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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Margaret Keane au fond des yeux

Margaret Keane au fond des yeux

« Peut-être avez-vous déjà vu un tableau représentant un visage d’enfant aux grands yeux tristes et mélancoliques. Très probablement, c’est un de ceux que j’ai peints. J’étais, hélas, aussi malheureuse que les enfants que je peignais. (…) J’étais une enfant maladive, souvent seule et fort timide. Très tôt, j’ai manifesté des dispositions pour le dessin. Étant donné ma curiosité naturelle, je m’interrogeais sur le but de la vie, me demandant pourquoi nous sommes ici (…). » (Margaret Keane, 1975).

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Cette grande dame des arts, créatrice de personnages aux grands yeux disproportionnés, vient de s’éteindre à moins de trois mois de ses 95 ans, le dimanche 26 juin 2022 à Napa, en Californie, d’une insuffisance cardiaque. Née Peggy Doris Hawkins le 15 septembre 1927 à Nashville, Margaret Keane était une peintre américaine très connue car elle a produit des dizaines de milliers de peintures au style très reconnaissable. Très prolifique, elle a exercé son art pendant plus d’une soixantaine d’années avec beaucoup de succès du public. À encore 94 ans, elle n’a jamais arrêté de peindre presque quotidiennement (à partir de 2017, elle recevait des soins palliatifs qui lui ont donné paradoxalement plus de vigueur pour continuer à peindre).

Le succès s’entend par l’entreprise commerciale qui fonctionnait à merveille : les gens ont beaucoup apprécié et acheté ses peintures, tandis que les critiques étaient beaucoup plus réservés. Elle a eu toutefois quelques félicitations, comme celles d’Andy Warhol : « Je pense que ce que Keane a fait est tout simplement formidable ! (…) Si c’était mauvais, il n’y aurait pas autant de monde pour l’aimer ! ».

Un succès populaire qui n’a jamais été démenti pendant toute sa vie. Son "truc", c’était de peindre des personnages aux yeux gigantesques, qui représentaient la noirceur de l’âme, peut-être son propre désespoir, ses peurs, ses interrogations. Elle a ainsi inspiré beaucoup d’artistes, de sculpteurs, de créateurs de poupées, de cinéastes. Elle-même s’est inspirée de nombreux maîtres, à commencer par Modigliani, et aussi Léonard de Vinci, Botticelli, Gauguin, Klimt, Degas, Picasso, Henri Rousseau, Van Gogh



On pourrait croire que c’était simple et qu’elle était heureuse comme peintre comblée, mais c’était hélas tout le contraire. L’histoire de Margaret Keane est avant tout un drame conjugal et de violences faites aux femmes. Au début des années 1950, elle a rencontré son futur deuxième mari Walter Keane, bonimenter professionnel. Les deux s’intéressaient à la peinture. Coup de foudre, au point de divorcer de son premier mari et se marier avec lui en 1955. Deux ans plus tard, en amateur, les deux ont exposé leurs toiles respectives dans un établissement public. Les toiles de Walter Keane, qui n’avait aucun talent, n’attiraient personne.

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En revanche, celles de sa femme Margaret Keane se vendaient comme des petits pains. Son amour-propre un peu froissé, comme sa femme signait ses toiles "Keane", il a laissé croire à ses clients qu’il en était l’auteur. Rapidement, la fortune est arrivée, Margaret Keane n’a pas du tout apprécié de s’être fait voler son travail mais son mari lui disait que cela se vendait mieux ainsi et elle a accepté. Toute une légende s’est alors développée autour de ces toiles.

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Cela a duré ainsi une dizaine d’années d’enfer à San Francisco, où Margaret Keane fut enfermée dans son atelier pour produire, produire, produire, comme une esclave. Finalement, elle a réussi en 1964 à se détacher et à se séparer de son mari malfaisant, violent et cupide, et a refait sa vie loin de lui, à Hawaï, sans pour autant rompre le mythe selon lequel ses tableaux étaient peints par son ex-mari.

Margaret Keane est devenue Témoin de Jéhovah avec sa fille unique en 1972 : « Je ne consacre plus à la peinture qu’un quart environ du temps que je lui consacrais naguère, et pourtant, chose curieuse, j’accomplis pratiquement autant de travail. De plus, d’après les ventes et les critiques, il semble que je me perfectionne. La peinture était presque une passion pour moi. Je m’y étais adonnée parce qu’elle représentait une thérapeutique, une évasion et une détente. Toute ma vie était axée sur cet art. J’y prends toujours un immense plaisir, mais je n’en suis plus esclave. Puisque j’augmente sans cesse ma connaissance de Jéhovah, la source de tous dons créateurs, il n’est pas étonnant que la qualité de mon travail s’améliore, alors qu’il me faut moins de temps pour le faire. » (1975).

C’est probablement sa conversion aux Témoins de Jéhovah qui l’a conduit à révéler son secret (le mensonge étant interdit, comme dans toute religion). Entre 1970 et 1990, Margaret Keane a mené son combat pour faire reconnaître la "paternité" (maternité ?) de ses œuvres. Les procès furent très médiatisés et son objectif était plus moral que pécuniaire. Elle a obtenu gain de cause dans un premier procès en 1986 puis en appel en 1991. Son meilleur argument était d’inviter son ancien mari à venir peindre une toile devant les juges, ce qu’il a obstinément refusé de faire tandis qu’elle-même s’est ainsi exécutée.

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Bien que déjà très populaire aux États-Unis, doublement, dans les années 1960 pour ses tableaux de fillettes aux yeux disproportionnés et dans les années 1980 pour le procès contre son ex-mari faussaire, elle a reçu un nouvelle popularité grâce à Tim Burton, très inspiré par les toiles de Margaret Keane au point d’en faire un film biographique sorti le 25 décembre 2014 ("Big Eyes"). L’actrice Amy Adams a joué le rôle de la peintre jeune tandis que l’artiste elle-même était discrètement présente dans le film en se prêtant volontiers au jeu, comme vieille dame assise sur un banc.

La vieille dame vient maintenant de quitter son banc, laissant toutes ses petites filles aux yeux gigantesques dans le regard vide d’une immense émotion. Leur mystère troublant perdurera.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 juin 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Les gros yeux de Margaret Keane.
Margaret Keane.
Maurits Cornelis Escher.
Pierre Soulages.
Christian Boltanski.
Frédéric Bazille.
Chu Teh-Chun.
Rembrandt dans la modernité du Christ.
Jean-Michel Folon.
Alphonse Mucha.
Le peintre Raphaël.
Léonard de Vinci.
Zao Wou-Ki.
Auguste Renoir.
Reiser.

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3 réactions à cet article    


  • Fergus Fergus 4 juillet 08:19

    Bonjour à tous !

    Très bel hommage à cette artiste aussi émouvante qu’atypique.

    Cité dans l’article, le film de Tim Burton Big Eyes lui rend lui aussi un hommage mérité.


    • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 4 juillet 08:42

      @Fergus

      De l’art ou un procédé d’illustration au succès commercial juteux, surtout pour son mari pendant un bon moment (mais elle s’est rattrapée avec les indemnités du procès) ?


    • Fergus Fergus 4 juillet 19:58

      Bonsoir, Séraphin Lampion

      Désolé, mais je trouve votre commentaire très mesquin.
      Le « procédé » que vous jugez « commercial » a mis pas mal de temps à être « juteux ». Dites-moi d’ailleurs ce qui vous permet de voir là un « procédé » à finalité « commerciale » ? J’ai des amis artistes qui ont, eux aussi, leurs particularités créatives. Dois les prendre tous pour des Koons ou des Kappour ?

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